Les conditions météorologiques de ces derniers jours n’étaient pas engageantes. On a même eu droit à une tempête. Après avoir rongé mon frein pendant plusieurs jours, j’ai pris la décision de partir, profitant d’une accalmie annoncée par Météo France. J’ai longtemps hésité sur le choix de ma destination et sur le mode de déplacement : raquettes ou marche à pied ? Je me suis finalement décidé pour la marche et pour un sommet modeste, pas très connu, à l’écart des grands itinéraires, le Staufen (alt. 899 m), situé à l’embouchure de la vallée de Munster.
Me voilà donc parti pour La Forge dans la vallée de Munster, point de départ de ma randonnée.
Alors que je fais route, je pense à celui qui pendant plusieurs semaines m’a accompagné sur les sentiers des Vosges, de la Forêt Noire et de la Franche Comté. Il vient toujours un moment où il faut choisir ; nous avons, en définitive, fait des choix différents. Nous avons chacun choisi une autre voie, en toute liberté et en toute conscience. J’étais trop accoutumé à la solitude, trop épris d’indépendance. Lui s’apprête à partir pour Compostelle. J’admire profondément ceux qui entreprennent ce genre de périple. Peut-être pourrais-je les imiter. Cela est incertain. Je l’ai souhaité parfois, et puis très vite j’ai abandonné cette idée. Ce n’est pas qu’une simple affaire de marche.
Une première
Je n’étais jamais monté au Staufen auparavant. Pourtant, à chaque fois que je me suis rendu dans la vallée de Munster, sitôt passé St Gilles dominé par la tour de la Pflixbourg, mon regard était attiré par ce bastion boisé à la forme conique du haut duquel, me disais-je, on devait avoir une belle vue sur le fond de la vallée.
Le Staufen vu de Wihr au Val
Me voici à pied d’œuvre, avec mes jambes impatientes et ma faim de découvertes. Il est 9h 30. La température est fraiche. Le soleil est légèrement voilé.
Je remonte la rue de la gare en direction de la maison forestière d’Aspach. Arrivé au bout de la ligne droite, je me retrouve sur la piste cyclable qui vient de Wintzenheim et qui va jusqu’à Metzeral.
A ce moment là, deux possibilités s’offrent à moi : soit je prends à gauche pour monter au Staufen par le vallon d’Aspach ou Aspachthal, soit je prends à droite pour rejoindre les Gigersburgenmatten ou Prés de Gigersbourg et monter au sommet du Staufen par le flanc ouest plus abrupt.
Mon choix se porte sur cette deuxième solution. Cela me permettra de faire une boucle. De ce fait, je suis obligé de suivre la piste cyclable sur un peu plus d’un kilomètre. Je suis les ronds bleus.
Vue sur la haute vallée de Munster. Sur la droite Wihr au Val et la Chapelle Ste Croix.
Après 1,131 km, je quitte le ruban bitumeux pour suivre un sentier qui longe un ruisseau. Sa musique m’accompagne. Il m’apprend que le temps s’écoule ainsi au rythme des prises.
« Les petits ruisseaux font les grandes rivières » (Ovide)
J’arrive à une croisée de chemins. J’ai le choix entre monter par la Croix des bûcherons ou par le Gigersbourg. J’opte pour la deuxième variante.
A la recherche du temps perdu
Un peu plus haut, je me retrouve à nouveau à la croisée de deux chemins : l’un monte à la Tête du Staufen, l’autre va à la Gigersbourg (c’est en tout cas ce qui est indiqué sur le panneau du Club Vosgien qui est apposé sur un arbre).
Pensant trouver une ruine, je prends à droite. Très vite je me retrouve au milieu d’une mêlée confuse d’arbres déracinés. Je dois me frayer un chemin à travers les branches qui se referment aussitôt sur moi. Un panneau posé à même le sol au pied d’un arbre me dirige vers une butte sur laquelle je monte en dehors de tout sentier.
Gigersbourg
Arrivé au sommet, je ne trouve la trace d’aucune ruine. Devait-il y en avoir une ? Peut-être ai-je été induit en erreur par le nom du lieu. Il m’est difficile de reconnaître un vestige de château-fort, ce que je suppose être des fossés et fragments d’enceinte étant envahis par une végétation omniprésente.
En guise de réconfort j’aurais pu bénéficier d’un beau panorama sur la vallée. Mais non, les arbres me barrent l’horizon. Déçu, je m’apprête à redescendre de mon perchoir, quand, dans un renfoncement, j’aperçois une stèle. Je m’approche et me penche pour lire l’épitaphe. Elle rappelle le souvenir d’un humble qui, semble-t-il, a laissé ici sa vie.
In Memoriam
Je redescends donc jusqu’au chemin qui monte jusqu’au sommet du Staufen.
Vers la Tête du Staufen
Je me retrouve au fond d’un vallon, entre deux flancs de montagne qui lui dérobent le soleil et mangent la moitié du ciel.
Il faut être très vigilant, car certaines parties sont moins bien balisées et demandent toute mon attention. Le chemin est encombré par endroits de troncs d’arbres et de branches. Il y a bien de temps à autre un disque bleu apposé sur un arbre. Quant aux signes peints sur les troncs des arbres ils sont à peine visibles. Autrement dit, il vaut mieux marcher le nez en l’air que parterre, faute de quoi on risque de louper un sentier qui monte à flanc de montagne. Après tout, si on a un tant soit peu le sens de l’orientation, il ne doit pas y avoir de problème.
Je suis à présent un sentier qui monte en oblique. Je monte à travers une forêt de sapins et de hêtres.
On dit que « Tous les chemins mènent à Rome ». Celui-ci mène à la Tête du Staufen.
Alors que je prends de l’altitude, la vue s’ouvre sur le fond de la vallée.
Je perçois le bruit des camions qui sillonnent la départementale 417, ainsi que le vrombissement de la motrice du train TER qui dessert la vallée de Munster, entrecoupé aux passages à niveaux de son klaxon à deux tons.
Vue sur la haute vallée de Munster
Alors que les bruits de la civilisation ne me parviennent plus, le silence de la forêt est brusquement rompu par les cris rauques et perçants d’alarme d’un geai. Un peu plus haut, le tambourinage d’un pic noir résonne. C’est le chant de la forêt que seul le bruit du vent dans les branches des arbres vient couvrir. Il bourdonne dans les arbres. Voilà le vent qui court. Les bois dansent, les arbres s’ébrouent dans le vent.
Chantier en cours
Les derniers mètres
Un panneau indique « Refuge du Staufen » et un autre « Tête du Staufen ». Je vais suivre cette dernière direction. C’est parti pour une dernière grimpette.
La phase terminale de mon ascension est assez raide.
Pour agrémenter la chose, des arbres couchés par un vent violent, gisent en travers du chemin. Un fût abattu me barre la route. Je dois l’escalader car le contourner m’obligerait à monter ou à descendre à flanc de montagne.
Quand la marche devient gymnastique
La Tête du Staufen est enfin en vue. Comme tout se mérite, il me faut venir à bout d’un dernier raidillon avant de l’atteindre. Le sentier se raidit, prend des allures d’escalier, s’accroche à la pente uniforme. Il se fraie un passage entre les blocs de pierre.
Au sommet
Il est exactement midi lorsque j’y parviens après 617 mètres de grimpée. Au loin, une sirène marque l’heure. La sensation que j’éprouve en sortant de la forêt est vivifiante. Une borne m’indique que je suis bien au niveau d’un point culminant.
La Tête du Staufen
Je suis sur une plateforme rocheuse. La vue est belle. Je peux lire une grande partie de la ligne de crêtes. Le regard porte jusqu’au fond de la vallée noyé dans les brumes laiteuses des montagnes enneigées.
Dès que l’on s’élève un tant soit peu, le paysage s’agrandit, les vallées se dessinent. Je prends alors conscience de ma petitesse face à l’étendue du paysage.
Panorama sur le Hohneck et le Gazon de Faing
Me voilà là-haut absolument seul. Solitude, ma compagne, que de sentiers n’avons-nous déjà suivis ensemble ?
Un panneau apposé sur un arbre, semble évoquer le souvenir d’un ami fidèle perdu à jamais.
En souvenir de Jenna
Sous les rochers, un abri de fortune a été aménagé.
Abri
A quelques pas du sommet un petit oratoire grillagé contenant un crucifix est accroché à
un arbre.
Oratoire
Sous le sommet, des abris attestent de la position stratégique de ce sommet en d’autres temps.
Vestige de guerre
Le retour
Je ne m’attarde pas. Je rejoins le GR 532 qui vient du Col de Marbach. Là encore, il me faut passer sous et par dessus les arbres couchés. Un vrai parcours du combattant surtout avec le sac sur le dos.
Parcours du combattant.
Vers l’est, la vue se dégage vers la Forêt Noire, au-delà de la plaine d'Alsace.
Vue sur le piémont des Vosges et la plaine d’Alsace
Je descends à présent jusqu’à la Staufenmatt (alt. 722 m).
Il y a là un refuge construit par le Club Vosgien de Wintzenheim. C’est un abri ouvert
construit en 1927 sur l’initiative de M. Joseph Frick, Président d’Honneur du Club Vosgien de Wintzenheim. Il est équipé d’un poêle, de tables et de bancs. En face du refuge, une aire de pique
nique a été aménagée.
Je suis à nouveau à la croisée de plusieurs chemins : l'un conduit au château de la Hohlandsbourg ; l'autre aux châteaux d' Eguisheim. Un panneau indique une source à 5 minutes.
Refuge du Staufen
J’y rencontre des marcheurs d’Issenheim accompagnés de leur chien, premiers êtres vivants rencontrés depuis mon départ. Nous sympathisons immédiatement. Ils habitent Issenheim mais sont membres du Club Vosgien de Ribeauvillé. Ils m’invitent à venir visiter leur refuge situé au pied du Taenchel. C’‘est promis, j’irai y faire un tour.
Coup de gueule
Je suis outré par l’amoncellement de détritus à côté du refuge. Il y a là un grand nombre de bouteilles vides et d’emballages en tous genres, tristes reliques de festoiements indignes. Mes amis de rencontre et moi sommes sur la même longueur d’ondes en ce qui concerne l’éducation et le respect de l’environnement.
Mais le temps passe. Il faut repartir. Je me lève. Je salue mes amis de rencontre, et leur souhaite bonne route. Nous nous quittons sur un salut cordial. Je reprends ma marche.
Je prends la direction de la Maison Forestière d’Aspach. Je suis le chemin forestier de l’Ehrlecht. Sur ma droite, un ruisselet jaillit des entrailles de la montagne. Il chante gaiement un air de montagne en dévalant la pente.
Une source : un commencement qui n'a pas de fin
J’arrive au carrefour de l’Etoile (alt. 600 m). J’admire des billes bien lisses et dorés, fièrement alignées au soleil comme si elles avaient conscience de l’importance qu’elles revêtent pour l’homme
Je continue par le chemin forestier des Chevreuils en suivant les ronds rouges. A travers les frondaisons je peux voir sur la droite, juchée sur les hauteurs, la station climatique des Trois Epis. Devant moi j’aperçois le village de Walbach. Un peu plus loin, un étroit sentier me permet de quitter le large chemin forestier. Il descend en serpentant à flanc de montagne. Il disparaît parfois, se perdant comme une eau sans force. Mes pas s’étouffent sur les feuilles mortes du sentier perdu.
J’arrive à la Maison Forestière d’Aspach.
Maison Forestière d’Aspach
De là part le Sentier botanique du Vallon d’Aspach. Un panneau indique que chaque année, depuis 1993, l’entretien de ce sentier botanique est assuré par des jeunes de l’Institut Médico - Professionnel de Colmar.
Des arbres plantés par les élèves des Ecoles primaires de Wintzenheim bordent mon chemin. Sur une petite plateforme un banc réalisé en 2004 par le Conseil Municipal des Jeunes de Wintzenheim, invite à la pause, offrant une belle vue sur le village de Walbach dominé par le Grand Hohnack.
Walbach au pied du Grand Hohnack
De là je me dirige vers La Forge. Sur ma droite, la tour de la Pflixbourg semble monter la garde à l’entrée de la vallée.
Il est 13 h 50 lorsque je regagne la gare de La Forge où m’attend ma voiture.
L’heure du bilan
De retour chez moi j’ai la curiosité de tapoter sur le baromètre pour voir la tendance. Je constate qu’il a chuté. En outre, un vent fort est en train de se lever. J’ai donc bien fait de partir aujourd’hui.
Au moment de rédiger cet article, je me trouve obligé de choisir parmi toutes les émotions dont j’ai fait moisson aujourd’hui, les plus fécondes, les plus vives.
Le Staufen est un sommet somme toute modeste par son altitude. Pourtant, une montagne, aussi modeste soit-elle, peut vous procurer des moments de bonheur. Le Staufen ne requiert pas aussi impérieusement le regard que le Grand Ballon ou le Hohneck, mais son charme tient à autre chose qu’à la beauté des formes. Il y a en lui je ne sais quoi de secret et de subtil que le hasard des circonstances ou quelque affinité permettent de saisir. Tout n’est pas dit entre nous ; je remonterai au Staufen, chargé plus d’attente que de souvenir.
Cherchant ce que cette journée m’a donné, je découvre, une fois encore, que c’est un sentiment de plénitude et d’équilibre ; cette sérénité, cette harmonie qui n’est rien d’autre que le sentiment d’un accord profond et intime avec la nature.
Pour moi, la marche n’est pas simple affaire de gymnastique. L’effort physique n’en est que le premier temps. Il faut aller ensuite au-delà, à l’essentiel. C’est alors que l’on comprend ce que le contact intime avec la nature peut apporter.
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