Mardi 12 janvier 2010 2 12 /01 /2010 17:38

Quand la montagne revêt ses habits d’hiver, les allumés du godillot chaussent les skis ou parcourent les étendues neigeuses en raquettes à neige. Parti pour une randonnée en raquettes dans le massif du Petit Ballon à la rencontre de la nature, la vraie nature, je me suis retrouvé dans un décor de Grand Nord.

Ce matin, en me levant, j’étais en proie à l’excitation, stimulé à l’idée d’aller étrenner mes raquettes à neige. J’ai jeté mon dévolu sur le Petit Ballon (alt. 1 267 m) situé à cheval entre la vallée de Guebwiller et celle de Munster.

Me voilà donc parti pour une balade en solitaire dans l’univers immaculé de l’hiver. C’est l’occasion  pour moi de m’immerger dans les profondeurs du silence d’une nature endormie.

La montée au col du Boenlesgrab (alt. 865 m) se passe sans problème. La route a fait l’objet d’un gravillonnage. Je gare ma voiture sur le parking bien dégagé situé en face de la ferme-auberge. Il est désert.

IMGP1008

Une lumière claire comme une eau vive enveloppe tout le paysage. Le spectacle est féérique. Les arbres sont immobiles, figés. Rien ne bouge.

IMGP0948bis

J’ai l’impression d’entrer dans un monde neuf, monochrome.

IMGP0950bis

Après avoir chaussé mes raquettes flambant neuves, je prends la direction du Strohberg. La neige crisse délicieusement sous mes pas. Elle garde mes empreintes.

IMGP0951

Dès les premiers mètres, le chemin est bien enneigé. Une neige poudreuse décore les arbres.

Jusqu’à la Brudermatt, je pose mes pieds, ou plutôt mes raquettes dans les sillons laissées par un véhicule tout terrain.  Elles ne sont pas récentes mais elles sont encore bien visibles.

IMGP0952

Malgré la température négative, l’effort que je dois fournir me réchauffe. J’aime le froid mais pas le vent et ses griffes qu’il inflige comme autant d’aiguilles qui peuvent arracher des grimaces de douleur.

IMGP0953

A présent, plus de trace. Je suis obligé de faire la trace. Je ne suis pas habitué à cet exercice. Par endroits, il me faut traverser des congères qui se sont formées au gré du vent.

Avec l’altitude l’épaisseur de la neige augmente considérablement. La couche atteint à présent 20 centimètres. Alors que je progresse sur ce chemin qui n’en est plus vraiment un car il est recouvert d’un épais linceul blanc qui en cache les pourtours, je sens monter en moi une sorte de joie immense à la limite de l’euphorie. Je suis seul au milieu de cet univers blanc.

J’arrive à la ferme-auberge du Strohberg. Comme la plupart des fermes auberges des Vosges, elle est fermée en hiver. La voir ainsi, fermée, me procure une sensation de solitude, d’abandon. C’est le moment de faire une pause. Je m’abrite sous l’auvent pour me délester de mon sac à dos. J’avale une de ces formidables barres énergétiques et je me verse une tasse de tisane. Elle est tellement chaude que je suis obligé de mettre un peu de neige dans la tasse. 

IMGP0954

La pause a duré quelques minutes. Je reprends mon chemin en direction du Kahlerwasen. Arrivé à la croisée des chemins, je bifurque à gauche pour monter directement au sommet du Petit Ballon.  

IMGP0955

Je me glisse silencieusement dans la forêt blanche. La montagne semble engourdie, livrée au silence de l’hiver. Ce silence quasi religieux, me saisit. J’ai le sentiment de le profaner en me déplaçant dans la poudreuse, d’être un intrus.

IMGP0958

J’ai le sentiment d’entrer dans un monde étrange. Je regarde et j’écoute. Pas un bruit. Nul gazouillis. Pas même le chant d’une lointaine tronçonneuse. Il règne une atmosphère particulière, une froideur qui fait penser aux premiers matins du monde. C’est un temps sans odeur, sans parfum. Tout sommeille.

IMGP0959

Par endroits je dois me recroqueviller pour passer sous la voûte étincelante des branches. Ce ne sont pas les fourches caudines, mais un passage obligé pour accéder au sommet.

Parfois, des branches déversent sur moi de la neige dont une partie finit par entrer dans mon cou ; le contact de cette neige fraiche avec ma peau est prenant. C’est le prix à payer semble-il.

IMGP0956

La pente est raide, franche et courte. C’est le moment de relever les cales de montée de mes raquettes. Je grimpe droit entre les arbres figés comme des statues. Je suis impatient d’arriver au sommet.

IMGP0994bis

J’ai l’impression de me déplacer dans une église, allant de nef en nef, ébloui par cette lumière. En prenant de la hauteur je me rapproche du soleil qui joue à cache-cache derrière les nuages. Brusquement le ciel s’ouvre, les brumes se dissipent momentanément. C’est grandiose et un peu magique.

IMGP0963bis

Je me dis que la nature généreuse se donne bien du mal pour offrir un tel spectacle à qui sait profiter de ces quelques secondes suspendues, très brèves, très fugaces, mais assez fortes pour donner la sensation, à leur évanouissement, d’un profond regret.

A quoi cela servirait de crapahuter ainsi pour demeurer étanche aux générosités de la nature, aveugle aux offrandes du vent, et sourd aux désirs des saisons. Lorsqu’on parcourt la montagne, il faut savoir être disponible à tout ce qui nous entoure.

Parvenu sur la crête, je longe d’abord le flanc est, le plus abrupt.

IMGP0962bis

Je passe près des anciennes fortifications. Elles pourraient servir d’abri de fortune en cas de mauvais temps.

IMGP0960bis

Puis j’oblique vers la droite en direction du sommet du Petit Ballon.

IMGP0969bis

La neige scintille sous les rayons du soleil. Elle a l’apparence d’un tapis neuf, immaculé, qui n’a jamais servi, sinon peut-être, à un animal.

IMGP0968bis

La vierge est transformée en statue de glace. Le temps semble suspendu.

IMGP0964

Les arbres figés participent à la magie du lieu. Ils ont l’air engoncés dans leurs habits d’hiver, souffrant le martyr.

IMGP0965bis

Certains font penser à des êtres humains pétrifiés. D’autres, recouverts de neige et de glace, courbent l’échine semblables à des pénitents.

IMGP0967bis

Chaque instant est changeant et me révèle de nouvelles lumières. Certaines images parlent d’elles-mêmes.

IMGP0971bis

A travers les volutes blanches des nuages, je distingue en contrebas, le col du Rothenbrunnen.

IMGP0970bis

Les silhouettes évanescentes des sapins encapuchonnés de blanc apparaissent comme des soldats de carton-pâte montant la garde, droits dans leurs bottes.

IMGP0975bis

Plutôt que de descendre franchement jusqu’au col, je descends en oblique en dessinant des arabesques dans la neige. Il y a là près de 30 centimètres de neige fraiche. Malgré les raquettes, je m’enfonce profondément dans la poudreuse

IMGP0977bis

Derrière le voile de brume apparaît le refuge des Amis de la Nature reconnaissable de loin avec ses volets rouges.

IMGP0974bis

Parvenu au col, je remonte sur ma gauche, en travers d’un grand champ de neige bordé de sapins majestueux.

IMGP0978

Sur ma droite, la crête qui mène au Hilsenfirst et au Klintzkopf. Elle a l’ai bien enneigée, balayée par les vents.

IMGP0982bis

A ce moment là, arrive un compagnon à quatre pattes. Il me salue affectueusement, mettant ses pattes de devant sur moi et me léchant. Il est curieux ; il lève son museau, hume mon odeur. Je lui parle en le caressant ; il semble apprécier ma compagnie. Je lui demande de prendre la pose pour que je puisse le photographier. Il se roule alors dans la neige et se secoue vigoureusement. Puis il repart en courant à travers la neige profonde vers le Rothenbrunnen où j’aperçois un randonneur. Ce doit être son maître.

IMGP0981

J’entre à présent dans l’antre de la sapinière. Les sapins tamisent la lumière.      

IMGP0983

Lorsque j’en ressors, je me retrouve face à l’étendue blanche du flanc sud du Petit Ballon. Elle ne porte aucune trace. Je serai donc le premier à la traverser.

IMGP0984bis

Je descends lentement car le manteau neigeux est épais. Les bâtons de marche me sont d’une grande utilité. Je m’amuse à faire ma trace dans la poudreuse.

Alors que traverse ainsi l’étendue vierge, j’en viens à penser au premier terrien qui a foulé le sol de la lune. Quelles sensations il a du éprouver ! Quelle ivresse !

IMGP0988

Sur ma droite, la sapinière que je viens de traverser, barre l’horizon.

IMGP0986bis

Le froid enserre la montagne dans sa main de fer. La nature semble appeler la pitié.

IMGP0993

Tordus par le vent et habillés de glace, piquets et buissons ont des allures de sculptures éphémères.  

IMGP0990bis

De grands arbres semblent recouverts d’une cloche de verre. On dirait de grands candélabres. Il y a dans cette beauté hivernale comme un message caché.

IMGP0989

Arrivé au bas de la pente, je passe au-dessus de la Mullermatt dont les bâtiments se confondent avec le paysage. Je traverse une forêt meurtrie par la tempête du 26 décembre 1999. Elle  n’a, de loin, pas encore effacé tous les stigmates de Lothar. Des « chandelles » demeurent, telles des sculptures mémorielles.

IMGP1002bis

Je descends jusqu’à l’Auberge de la Jeunesse de la Dynamo. C’est une belle bâtisse en bois. Nombreux sont ceux qui s’y sont connus.

IMGP0998

Puis j’emprunte un étroit sentier qui descend en direction du col du Boenlesgrab. J’ai tout juste la place pour poser mes raquettes.

IMGP1001

La végétation est prise dans une gangue fine qui l’a figée. C’est un blanc qui n’est pas celui de la neige ; on voit à travers. C’est un blanc de cristal.

IMGP1004

Brusquement je perds la trace du sentier balisé. Je décide d’aller au plus direct. Je m’enfonce profondément dans la poudreuse. J’essaye de ne pas basculer en avant. Quelques rochers qui affleurent raclent mes raquettes. Les voilà bien étrennées ! Finalement je me retrouve sur un chemin bien marqué qui va me conduire au col.

IMGP1007

Des grands troncs fusent vers le ciel, gaufrés par la neige et le gel.

IMGP1005

Au sol, le manteau neigeux porte les traces de fuites furtives d’animaux que je n’ai pas pu surprendre bien que j’ai marché en silence ou le moins bruyamment possible. Dans leur quête de quelque nourriture, ils ont laissé leurs empreintes. Elles feraient le bonheur de Sherlock Holmes.

IMGP1018

De retour chez moi, je me repasse le film de cette journée faite de brumes, de nuages clairs et, par instants de trouées de ciel bleu, en me disant que cette marche aura été une traversée du silence.

L’effraction d’une parole bavarde était impensable aujourd’hui.

 

 

                                                                                                                                

 

              

 

 

 

Par Les allumés du godillot - Publié dans : Marche et découvertes - Communauté : Marcheurs écrivains
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Mars 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31        
<< < > >>
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus