Pour cette nouvelle randonnée en raquettes, je suis monté au Climont dans la vallée de la Bruche.
Le Climont est un sommet du massif des Vosges situé au sud-ouest du massif du Champ du Feu. Il culmine à 965 mètres d'altitude. Il est
reconnaissable de loin à sa forme trapézoïdale. Il offre un point de vue exceptionnel sur les diverses vallées qui l'entourent. Son nom qui vient de sa forme clivée, souligne les pentes abruptes
pour accéder au sommet. Il servait jadis de balise aux voyageurs.
Le point de départ de cette randonnée se situe un peu en contrebas du hameau du Climont, à une altitude de 666 mètres. Un épais brouillard enveloppe tout.
Cette fois-ci je ne suis pas tout seul. Je suis escorté par un animal à quatre pattes répondant au nom de Téquila. Alors que je suis en train de m’équiper, la chienne s’impatiente. Elle me jette un regard l’air de dire : « Dis, tu m’emmènes avec toi ?... ». Son regard me transperce, me sonde. Elle remue la queue, saute, trépigne. Son excitation me gagne. C’est un chien sympathique, infatigable, un montagnard hors pair. Elle aime grimper. L’un de ses ancêtres devait être un chamois. Elle est fine, élancée et déborde d’énergie. C’est un Malinois que ses maîtres surnomment « Chaussettes » à cause de ses pattes qui sont blanches aux extrémités. Ce n’est pas un chien bagarreur. Son truc c’est courir dans la nature, les grands espaces. C’est pourquoi nous formons un parfait binôme. Ce n’est pas la première fois que nous partons ensemble.
Nous voilà donc partis. Téquila s’élance sur ses pattes …et moi sur mes raquettes. Alors que nous approchons du pied de la montagne, le soleil caresse la crête. Nous avons de la chance. Il faut en profiter.
Nous longeons le flanc sud du Climont en direction de la source de la Bruche. Nous suivons un large chemin forestier tout d’abord à niveau constant, puis légèrement descendant. C’est un terrain idéal pour le ski de fond. Nous passons sous de grands arbres qui s’élancent majestueusement vers le ciel.
Puis nous bifurquons sur notre droite. Immédiatement, le chemin se redresse. Nous gagnons très vite de la hauteur. Je connais bien ce chemin mais c’est la première fois que je l’emprunte en hiver.
Nous suivons le GR 532 qui contourne la montagne. Un beau panorama se dévoile vers le sud ouest. En direction du col de Saales, dominant une pénéplaine, on devine les buttes du Voyemont, du Houssot, ainsi que les collines de l'Ormont.
Dominant la vallée du Hang qui forme une vaste clairière, la butte du Voyemont bien dégagée par l’érosion, a des airs de similitude avec le Climont.
En-dessous, le hameau du Climont reste emprisonné dans la brume. Les sapins sont pris dans une gangue fine qui les a figés. Ils se serrent les uns contre les autres comme pour avoir moins froid.
Nous contournons la montagne. Nous longeons à présent le versant nord.
Au fur et à mesure que nous prenons de l’altitude, la couche neigeuse s’épaissit. Je suis apparemment le premier randonneur à fouler le blanc manteau de neige fraiche. Pas une trace. Le tapis est tout neuf. C’est un privilège, presque un honneur d’être le premier à pouvoir poser l’empreinte de mes raquettes dans la poudreuse.
Le plaisir que j’éprouve doit être semblable à celui qu’éprouve un skieur qui fait du hors piste et qui dessine des arabesques dans la neige vierge avec ses spatules. C’est une page blanche offerte à l’imagination. Ma trace qui la traverse est comme une écriture que d’autres neiges fraîches viendront effacer plus tard. Il y a là tout un symbole : celui de la fragilité des choses, mais aussi celui de leur éternel recommencement.
La neige est à présent si épaisse, que mes raquettes disparaissent dedans. Y a pas à dire, la marche en raquettes c’est physique. L’entrainement a beau m’avoir donné une bonne résistance, je donnerais cher pour avoir le punch de Téquila.
Elle plonge dans la neige en brassant parfois jusqu’au poitrail. Quand je vois la puissance qu’elle peut développer, je suis consterné.
Nous sommes dans un paradis blanc fait de silence et d’immobilité. Il y règne une splendeur indicible. C’est un ravissement. Contrairement à l’hiver des plaines, celui de la montagne est plus lumineux. Cela est dû avant tout à la neige. En plaine, le ciel est souvent gris et bas en hiver. La neige est un élément poétique. La montagne fait alliance avec elle.
En proie à une certaine frénésie, je mitraille à tout va avec mon appareil photo. Malgré l’unité de la neige, les sujets sont multiples. Toutefois, aucune de mes photos ne pourra exprimer fidèlement l’ambiance particulière qui règne ici. Nous sommes au royaume de la neige. Elle impose sa couleur pourtant si changeante.
En recouvrant tout, elle impose son unité à la variété du paysage. Pourtant, cette unité est faite d’une subtile diversité. Elle est faite de formes multiples en fonction du relief, des arbres, et de tout ce qu’elle revêt et épouse. Les vents la façonnent. A la variété des formes succède la variété dans le temps.
Tequila est aux aguets, les muscles saillants sous son poil superbe, prête à s’élancer dans la pente enneigée.
Nous continuons à monter. Pas question de sortir le piquet de grève, car quel bonheur que d’être là dans ce décor exceptionnel. Du haut des gradins du Climont, la nature nous offre un merveilleux spectacle. La neige a du talent. Elle est habile à fabriquer l’insolite, le merveilleux.
De temps en temps Téquila s’écarte du chemin. Un léger vent emplit ses narines d’odeurs de gibier. « Mmm…çà sent bon ! J’y vais ou j’y vais pas ?... ».« Téquila, cuisses de dinde, restes ici… » (encore un de ces surnoms que lui a donné son maître).
Elle revient aussitôt vers moi au galop. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter.
Des stalactites ornent les rochers semblables à des tuyaux d’orgue.
De ce côté ci, la vue est bien dégagée. Je scrute l’horizon aussi loin que porte mon regard. Devant nous s’étend la vallée de la Bruche semblable à un aber. On aperçoit au loin le Donon, tel un récif émergeant de l’océan.
Au nord est, le massif du Champ du Feu dresse la tête au-dessus de la mer cotonneuse.
En faisant ainsi le tour de cette
butte, je perçois son isolement, son exposition au vent, notamment aux bises hivernales les plus froides. Il ne faut pas s’y méprendre : l’hiver en montagne peut être aussi dur qu’il est
fascinant. Ceci explique l’importance du manteau neigeux dans lequel nous devons à présent évoluer. Pourtant, cette neige est vouée à un destin
éphémère. Elle est condamnée à se transformer en eau cristalline, et plus bas, en gadoue. Ah, « la gadoue la gadoue »… ! Cela augmente d’autant le prix de ces instants
d’émerveillement. Il faut se hâter de les goûter avec cette âme d’enfant émerveillé.
Téquila ne semble nullement affectée par la froidure et l’épaisse couche de neige. Elle s’en donne à cœur joie. Elle galope joyeusement dans la neige, fait des bonds, princesse des neiges. Elle me fait penser à cet animal imaginaire de bande dessinée créé par André Franquin, Marsupilami. « HOUBA HOUBA ! ». Elle me fascine autant qu’elle m’amuse.
Le chemin se fait de plus en plus étroit, discret, intime. La neige est de plus en plus enveloppante. La forme même du chemin a totalement disparu sous cette couche molle, si épaisse que j’ai l’impression de la labourer.
Des traces trahissent la présence de gibier. Téquila ne sait plus où donner de la tête.
Je suis obligé de ramper pour passer sous les branches de sapins qui plient sous le poids de la neige. J’ai beau me faire tout petit, de la neige s’échappe des branches et tombe dans mon cou. La neige est douce à regarder. Elle évoque la tendresse, mais son contact surprend.
Tequila a moins de difficulté que moi. Elle se faufile allègrement sous les branchages, revenant vers moi pour voir si j’arrive. Elle a l’esprit d’équipe.
Après un dernier passage sous un tunnel de branches enneigées, nous arrivons au sommet.
C’est un replat sur lequel se dresse une tour en l'honneur de Julius Euting. Elle est dénommée populairement « tour Julius ». Cette tour panoramique de 17 mètres de haut, a été érigée en 1897 par la section de Strasbourg du Club Vosgien. Elle a été inaugurée en octobre 1897 par les autorités du Deutsches Reich. Elle comporte 78 marches.
Une plaque commémorative en l'honneur de Julius Euting, célèbre orientaliste et président fondateur du Club Vosgien, est apposée à son entrée.
On peut y lire ce même quatrain en allemand et en français.
Gennant bin ich der "Juliusturm",
Trotz biet'ich jedem Wettersturm;
Hochwacht halt ich im Wasgauland,
Mit ihm steh'ich in Gotteshand.
Tour "Julius", tel est mon nom,
Je brave les tempêtes en toute saison ;
Je veille sur les Vosges de mes hauteurs
Et confie notre sort aux mains du Seigneur !
Rénovée en 1986, la tour a malheureusement perdu sa table d'orientation. S’agit-il d’un acte de malveillance ?
A côté se trouve un petit abri en pierre. J’en profite pour passer un coup de fil à la famille qui attend en bas pour les rassurer et leur dire où nous sommes. C’est bien utile parfois les portables, surtout en montagne.
Nous redescendons par le flanc ouest. Le temps est en train de changer. Nous avons effectivement eu de la chance.
Nous traversons un lieu meurtri qui porte encore les stigmates de la tempête du 26 décembre 1999. Des « chandelles » demeurent, telles des sculptures mémorielles. La forêt a été heurtée de plein fouet par les rafales venant de l’ouest. Aux dégâts provoqués par Lothar, se sont ajoutés, par la suite, ceux des scolytes (insectes attaquant les arbres affaiblis) et de la sécheresse de 2003. Selon les spécialistes, quand il y a un tel coup de tabac, les dégâts sont doublés dans les cinq ans suivants. Ça s’est confirmé.
Du flanc de la montagne jaillit un filet d’eau qui s’émiette en fines cascades qui descendent vers le Hang, formant plus bas la source de la Bruche. Des arbres dressent vers le ciel leurs fûts rectilignes comme s’ils voulaient transpercer les nuages.
Après avoir fait le tour complet de la montagne, nous coupons en travers pour rejoindre un petit sentier abrupt. Compte-tenu du faible enneigement à cet endroit et de la forte déclivité, je préfère enlever mes raquettes et continuer sans. C’est moins risqué et çà va plus vite surtout pour descendre.
L'étroit sentier va nous ramener directement au hameau du Climont, et de là, en quelques enjambées, à notre point de départ. Chemin faisant, nous croisons deux jeunes femmes qui montent raquettes aux pieds. L’une d’elles me demande s’il y a du soleil en haut. Je lui réponds que le temps est en train de se gâter. Dommage pour elles. Au pied de la montagne, nous croisons un autre randonneur en train de chausser ses raquettes. Lui non plus n’aura pas la chance d’être au soleil. Il est près de 14 heures ; c’est tard pour monter là-haut.
Pour nous, cette superbe balade touche à sa fin, le temps de traverser le hameau du Climont et de retrouver notre petite famille.