Pour cette nouvelle escapade nous avions prévu de monter jusqu’à la chaume du
Rouge Gazon (alt. 1.071 m) depuis le vallon du Bruckenbach (alt. 535 m) situé à 1,200 km à la sortie du village d’Urbès en direction du col de Bussang. Bien que les prévisions météo pour cette
journée ne fussent pas très bonnes, nous avons décidé de partir. Après tout, un randonneur digne de ce nom ne craint pas d’affronter les éléments. Nous voilà donc
partis.
Alors que nous faisons route vers la vallée de Thann, des lambeaux de ciel bleu parsèment un ciel chargé de pluie, comme des fenêtres sur un ciel d’azur. Les rayons du soleil se mêlent à la pluie ce qui provoque un arc en ciel du plus bel effet.

Nous remontons le Bruckenbach. Notre chemin monte régulièrement. Tout autour de nous,
l’image de la nature est triste. Les couleurs flamboyantes de l’automne se sont estompées. Le chemin est jonché de feuilles mortes. Le ruisseau aux flots bouillonnants tient la vedette. Sa voix
tonitruante emplit le fond du vallon qui lui sert de caisse de résonnance. Il nous accompagne dans notre ascension. C’est le ténor de la montagne. De toutes parts des ruisseaux qui viennent de
mille sources cachées, dévalent la pente et s’empressent de rejoindre le Bruckenbach : l’union fait la force.

Nous sommes étonnés de voir autant d’eau. La semaine dernière, lorsque nous étions au Molkenrain, tous les ruisseaux étaient à sec ou presque. Là c’est tout le contraire : il y a de l’eau à
profusion. Il en sort de partout, fils d'argent capricieux. Il semblerait que la pluie de ces deux derniers jours ait renversé la situation. C’est l’occasion de nous rappeler qu’au commencement
il y a le nuage, puis vient la pluie qui gonfle les ruisseaux. La pluie réveille les ruisseaux pourrait-on dire. En somme, c’est une histoire d’eau.

A 800 mètres au-dessus de notre point de départ, nous trouvons un sentier qui vient de notre gauche et qui traverse le ruisseau : c’est le sentier du Darain. Nous continuons tout droit.
Un peu plus haut, nous laissons sur la droite le chemin qui monte à la Chaume des
Neufs Bois. Nous optons pour le chemin direct qui monte au Rouge Gazon. Après 1
kilomètre de marche, nous quittons le vallon du Bruckenbach pour bifurquer sur la droite et prendre la direction de la Cuisine du Diable.
Le large chemin forestier devient à présent un étroit sentier qui monte en zigzag. Au début la pente n’est pas trop raide.

Mais brusquement les choses changent. Le chemin devient abrupt. Le dénivelé est de plus de 20 %. Chacun de nous doit adapter son pas et son rythme. Nous sentons notre coeur battre, mais quel
spectacle ! Lacet après lacet nous gagnons de la hauteur. En cette arrière saison, la forêt a une atmosphère particulière, une lumière spécifique, un clair obscur. La nature est un état
d’âme. Nous montons en silence, presque recueillis.

Nous arrivons sous une barre rocheuse. Nous nous trouvons sous la Tête du Rouge Gazon (alt. 1.186 m).
Alors que nous nous arrêtons pour faire des photos, Jean-Pierre aperçoit un peu plus haut, deux chamois. Nous nous faisons discrets et observons leurs évolutions. Ils passent derrière un éperon rocheux. Nous croyons les avoir perdus de vue, mais voilà qu’ils descendent vers nous en se coursant comme deux gamins qui s’amusent. Nous armons nos appareils photos et attendons qu’ils passent devant l’objectif, le doigt sur le déclencheur. Pas de chance : ils disparaissent aussi vite qu’ils sont venus, étonnants d’agilité dans ce relief accidenté. Tant pis, nous n’aurons pas pu immortaliser cet instant fugitif. Il ne nous reste que les mots pour le raconter.
Remis de nos émotions, nous reprenons notre ascension, car c’en est une, attentifs à ce qui pourrait ressembler à nos deux compères.
Il est 10 h 30 lorsque nous atteignons la Cuisine du Diable (alt. 970 m). Cette
grotte serait le vestige d’une ancienne mine (comment ont-ils fait pour monter jusque là ?...).

Le sentier devient alpin. Nous passons sous une brèche d’où dégringole une cascade.

La cascade traverse le petit sentier. Nous devons être prudents car la pente est abrupte et le terrain est glissant.
Nous poursuivons notre ascension. Par intermittences, des lambeaux de brouillard nous enveloppent. Alors que nous approchons de la crête, les branches tremblent sous l’effet du vent. Nous nous
rappelons la Fable du Chêne et du Roseau. Nous sentons un courant d’air froid comme si quelqu’un venait d’ouvrir une fenêtre.
Finalement nous débouchons au col. A ce moment, un violent vent glacial nous frappe. Notre témérité nous pousse jusqu’à un point de vue d’où nous profitons d’une brève éclaircie sur la vallée de
St Amarin. Nous sommes à 1.150 mètres d’altitude. Nous ne nous attardons pas. Nous prenons rapidement la poudre d’escampette.
Le nom « Rouge Gazon » viendrait des combats sanglants qui eurent lieu ici à la fin du XVIIème siècle, combats auxquels aurait pris part le Général Turenne.
Le brouillard semble livrer un combat acharné pour envelopper la Tête des Perches, tel un
linceul qui virevolte au gré du vent.
Nous mettons le cap sur le restaurant la Chaume du Rouge Gazon (alt. 1.086 m). Une
odeur de soupe caresse les narines de Jean-Pierre. Ah, une bonne soupe bien chaude. On s’y croit déjà. Nous traversons le parking balayé par le vent, et nous nous engouffrons dans le sas d’entrée
du restaurant. Malheureusement pour nous, la porte est fermée pour congés annuel. Le mot de Cambronne nous échappe.
Nous cherchons à nous mettre à l’abri sous un appentis, mais un ouvrier occupé à préparer les pistes de ski pour l’hiver nous explique que ce n’est pas possible car c’est un lieu privé
(?).
Nous poursuivons donc notre route en direction de la Chaume des Neufs Bois. Nous
contournons la Tête du Rouge Gazon. Nous laissons le Col des Mineurs (alt. 1.076 m) sur notre gauche et piquons sur la droite pour nous mettre à l’abri du vent dans la forêt.
Nous passons près d’un petit lac serti dans son écrin de verdure. Nous laissons à droite le chemin qui longe le flanc est de la Tête des Neufs Bois (alt. 1.231 m), et montons à la Chaume des
Neufs Bois (alt. 1.006 m).
Alors que nous nous retrouvons à découvert, exposés au vent violent comme des fétus de paille, une violente bourrasque de grésil nous oblige à chercher refuge sous le porche d’une bergerie en
ruines. Çà fait mal aux yeux ces petits globules blancs quand on les prend en pleine figure ! Nous en profitons pour changer de
couvre-chef (dans ces conditions, le bonnet de laine est plus adapté), et pour mettre nos gants de laine. Puis nous rejoignons le Sentier des Crêtes. Contrairement à ce que l’on pourrait penser,
ce sentier ne suit pas la crête (dieu merci !), mais longe le versant ouest de la Tête des Neufs Bois. C’est un sentier qui longe à altitude constante le flanc ouest de La Large Tête (alt.
1.179 m). Sur notre gauche le Haut de Taye (alt. 1.161 m) nous protège du vent.
Bientôt nous arrivons à la croisée de plusieurs chemins. Nous optons pour celui de droite
qui doit nous mener au Col de Bussang. Très vite nous arrivons au Kiosque du Sotré (alt. 1.050 m). Nous en sommes alors à 48% de notre parcours. Il nous reste un peu plus de 9 km à parcourir.
Le Kiosque du Sotré est un abri octogonal en bois, très confortable, fermé de tous les côtés, et qui offre une belle vue sur le Larcenaire. Nous nous mettons à l’abri et nous nous reposons un
peu. Nous mordons à belles dents dans nos sandwichs. La marche çà creuse.

Puis nous reprenons notre chemin en direction du Col de Bussang. Nous rejoignons le Chemin Colin qui vient de Bussang. De là nous gagnons le Col des Allemands (alt. 915 m). Il y a là, au détour
de notre chemin, un enchevêtrement de ruisseaux qui dévalent la pente. Ils semblent courir les uns après les autres. C'est à celui qui arrivera le premier dans la vallée.
Nous arrivons au Chalet de l’Union.
C’est un beau chalet rustique dans lequel il est possible de faire du feu (contrairement
au Kiosque du Sotré où nous étions précédemment.
A quelques mètres de ce chalet se trouve une source : c’est la source François-Josée captée le 26.07.1962 comme l’indique une plaque apposée sur un arbre.

Nous continuons à suivre le Chemin Colin pour contourner la Tête des Allemands (alt. 1.014 m). En face, La Broche (alt 878 m) fait le dos rond.
Nous passons à côté de la source de la Moselle et débouchons au Col de Bussang . Nous suivons la route sur quelques mètres puis nous descendons sur notre gauche jusqu’à l’Hôtel du Col et
longeons les carrières.
Jean-Pierre me rapporte que cet hôtel était très prisé par Maurice Pottecher qui venait souvent y
déjeuner. Maurice Pottecher était le second fils d’une famille de tisserands, une activité prospère
mais qui ne lui convenait pas. Écrivain et poète, il a écrit des pièces à caractère social pour le Théâtre du Peuple qu'il a fondé à Bussang en 1895 et qui existe toujours, employant
comme comédiens les ouvriers et ouvrières de la manufacture dirigé par son frère. Il est enterré aux côtés de sa compagne dans le parc du Théâtre.
Nous gagnons le lieu-dit Carbinet (alt. 710 m). C’est à la fois impressionnant et désolant de voir ainsi la montagne dynamitée, rognée et défigurée par l’homme. Nous descendons dans la forêt par un chemin très raide. C’est le ravin du Maehrelrunz. La forêt
profonde cache une petite maisonnette. Il règne là une atmosphère singulière.

Nous sommes en contrebas de la route d’accès au col de Bussang. Un camion semble avoir perdu son chargement de pneus usagés (ou alors ...).
Nous sommes obligés de faire le grand écart pour enjamber un ruisseau qui s'est mis en tête de squatter notre chemin.

Nous passons à côté des étangs de pêche du Maehrel (alt. 555 m).
Nous arrivons au refuge « Tatry » de l’Union des Eclaireurs d’origine polonaise en contrebas duquel se trouve une belle chute que nous ne manquons pas de photographier. Le nom du refuge amuse mon compagnon.
Arrivés au bas du Chemin du Maehrel, nous descendons la Rue de la Scierie. Je constate que
Jean-Pierre n'attire pas que les chevaux !
Nous poussons jusqu’aux vestiges d'un viaduc. L’ouvrage est impressionnant. On avait en effet projeté de percer à Urbès un tunnel ferroviaire afin de
relier la vallée de Thann à Bussang.
Puis nous montons jusqu’à l’entrée de l’ancien tunnel. Commencés en 1932, les travaux sont arrêtés en 1938 alors que la moitié du tunnel est percée. En 1944, les occupants lui trouvèrent un intérêt stratégique et y installèrent un
camp de travail pour y produire des pièces détachées d'avions pour le compte de Daimler-Benz. Près de 1.000 déportés d'origines diverses y ont travaillé dans d'effroyables conditions, et une cinquantaine y ont laissé leur vie. Ce camp fut une annexe de Dachau et du Struthof. Les nazis
édifièrent un barrage à 1.860 m de l'entrée pour capter les eaux de ruissellement. Aujourd'hui, cette importante réserve d'eau potable alimente une grande partie des communes de la Communauté de
communes de la Vallée de Saint Amarin.
Nous montons par un étroit sentier vers la route qui mène au col. Il ne nous reste plus qu’à traverser le petit pont métallique qui enjambe les flots tumultueux du Bruckenbach et à gagner le
parking où nous avons garé notre voiture.
Il est 16 h lorsque nous arrivons au terme de notre randonnée somme toute assez difficile, dans un massif sauvage à souhait