Jeudi 4 février 2010 4 04 /02 /2010 17:57

Quand la neige recouvre la solitude du plateau jurassien d’une onduleuse nappe d’hermine et qu’il faut se tailler un chemin dans l’épaisse couverture moelleuse, alors il vaut mieux chausser les raquettes.

Après avoir avalé un copieux petit déjeuner, je prends la route en direction de la frontière suisse. Malgré la neige abondante qui est tombée ces derniers jours, je traverse le Sundgau sans encombre. Après avoir passé Winkel, je bifurque à gauche vers Lucelle. Arrivé en haut de la côte à 20 %, je m’arrête un court instant pour embrasser du regard les formes et les contours du paysage, enveloppés dans les draperies de la neige. Au premier plan le hameau de La Verrerie semble replié sur lui-même ; au fond, les Ordons (alt. 995 m) coiffés de leur émetteur TV.

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Arrivé à Lucelle, je gare ma voiture sur le parking de la Maison St Bernard. Après avoir mis mes chaussures ainsi que mes guêtres et avoir enfilé mon sac à dos sur lequel j’ai attaché mes raquettes, je me mets en route. Il est exactement 9h 50. La journée promet d’être belle.

Je longe le Relai de l’Abbaye, puis je traverse la frontière pour descendre jusqu’au déversoir de la Lucelle.

Je monte quelques marches pour accéder à la digue, puis je longe le lac. C’est une réserve naturelle sur laquelle veille la Fondation du Lac de Lucelle. En face, c’est le Ziegelkopf (alt. 748 m) avec à sa droite le Col du Noirval. Jusque là, la faible épaisseur de la neige ne justifie pas de chausser les raquettes.


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Arrivé au bout du lac, je prends le chemin forestier qui monte sur ma gauche en direction de Pleigne. Au début la neige n’est pas très profonde. De plus, d’autres marcheurs ont fait la trace. Mais plus je gagne de la hauteur, et plus la couche neigeuse s’épaissit.

A un détour du chemin, je profite d’une belle échappée sur le Jura alsacien. En contrebas, se trouve la Combe du Diable.


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Bientôt j’arrive dans une belle clairière dans laquelle se trouve une belle cabane en bois. C’est la Clairière des Geais (alt. 734 m). « Les Geais » est un sobriquet que l’on donne aux habitants du village de Pleigne. Un bel abri en rondins a été aménagé en lisière de forêt.


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Un panneau indique que cet abri a été réalisé par une classe de l’école des gardes forestiers de Lyss. L’abri et ses alentours ont nécessité plus de 800 heures de travail bénévole. Il a été inauguré le 15 août 2000. Merci à eux !

Les murs de la cabane sont garnis de nombreuses citations gravées sur des plaques en bois. Certaines d’entre-elles sont truculentes. Certaines sont même incisives.

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Je vous livre ci-contre l’une d’entre-elles qui me paraît être d’actualité.


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J’en profite pour faire une courte pause.

Puis je repars. Je chausse mes raquettes et m’élance à travers l’étendue blanche qui se déroule devant moi. La neige crisse sous mes pas. Arrivé au sommet de la côte, je profite de la belle vue sur la Plaine d’Alsace et les Vosges.


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Je monte jusqu’à la ferme de La Courtine (alt. 798 m). Les bâtiments engourdis de froid, ensevelis sous la neige, semblent somnoler. Tout est immobile et silencieux. Hommes et bêtes semblent être en hibernation. La fumée de la cheminée monte en tourbillons que le vent emporte.


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J’ai l’impression de traverser une campagne d’une morne solitude et d’étrangeté, une campagne d’une blancheur obsédante, hypnotique. La neige cristallise la lumière, diffuse une réverbération puissante et continue qui éblouit. 

Les clairs râclements d’une pelle à neige résonnent dans la cour de la ferme. 

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Me voilà à présent sur le plateau à près de 800 mètres d’altitude. Le soleil illumine généreusement le paysage. Je suis sur une centaine de mètres la petite route qui mène au village de Pleigne.

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A la hauteur des Champs du Chêne, je bifurque à droite, empruntant le sentier panoramique. Le chemin est caché par l’épais manteau blanc. Je traverse le plateau de Pleigne.


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Je longe une haie au bout de laquelle le sentier panoramique tourne à gauche. J’opte pour la droite. Je traverse les prés enneigés de La Morlatte. Je surplombe le bief de la Lucelle. En face, c’est La Joux l’Amour. Le paysage se déroule devant moi, impassible, immobile. J’ai l’impression que le temps s’est arrêté. Toute la nature semble noyée sous une chape minérale. Le ciel et la terre semblent rassemblés dans un même univers. Seuls les traits des arbres ressortent, comme tracés au fusain ou à l’encre de Chine, dans un camaïeu allant du noir au sépia, du charbon à l’ébène.


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Je longe le flanc sud du Truchet. J’avance dans la neige profonde, vierge de toute trace mis à part celles des animaux. Par endroits, le chemin est boursouflé de congères pareilles à des dunes. Ce sont autant d’obstacles qu’il me faut franchir. Malgré la neige accrochée aux branches des arbres, la forêt semble amaigrie et transparente. Sur l’autre versant, Les Grangeattes. Le paysage est empreint de sérénité.


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Je pénètre dans la forêt. Protégé du soleil par les arbres, la neige est lourde et épaisse. Je croise de nombreuses traces de bêtes. J’examine les empreintes et je tente de deviner l’humeur de l’animal au moment où il a laissé ses empreintes derrière lui. Etait-il en quête d’une maigre pitance ou cherchait-il à échapper à un prédateur ? 

Bientôt j’arrive au-dessus de la Côte de Mai. Un étroit sentier me conduit jusqu’au pied d’un rocher appelé « La Fille de Mai ». Il ressemble à une femme, d’où son nom. Les historiens prétendent que c’est un monument druidique. On peut voir une marche taillée dans la pierre. Peut-être pour y déposer des offrandes ?


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Je remonte jusqu’au chemin que je viens de quitter. Un peu plus loin, je trouve un banc qui invite à la pause. Mais la vue que l’on a de cet endroit sur Bourrignon et les Ordons, est partiellement cachée par la cime des arbres. Derrière moi, je constate que la clôture qui délimite la pâture a été ouverte. Elle donne accès au sommet du Truchet. Cela constitue un détour, mais cela doit valoir la peine. Ce n’était pas prévu au programme, mais la tentation est grande d’aller voir comment c’est au-dessus. Je décide donc de quitter mon chemin pour monter jusqu’au sommet du Truchet. La pente est raide et bien enneigée. Elle a été labourée par des sangliers. C’est impressionnant. En face, sur les flancs des Ordons, les alpages disputent les pentes aux forêts. A droite des Ordons, j’aperçois Les Plainbois, la ferme Bellevue et celle des Bruyères au-dessus de la combe du Cras de Vâ.

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Lorsque je parviens au sommet du Truchet (alt. 808 m), baigné de soleil, une intense émotion m’étreint. Je savoure cet instant comme une récompense. J’ai le sentiment que la nature s’est organisée pour m’offrir un spectacle qui me rend heureux d’être là. J’en profite pour m’accorder une courte pause. Des touffes d’herbe sortent çà et là. Je pose mon séant sur l’une d’entre-elles. Barres de céréales, chocolat et tisane sont au menu.

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Je me saoule de soleil puis je redescends.


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Je descends par la Combe Juré (alt. 751 m). Par endroits, la neige fond. J’écoute l’eau sourdre de la terre, coulant en minces filets qui se précipitent vers le bas. 


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Parvenu au pied de la combe, au lieu-dit Le Moulin, une clameur m’accueille. Je suis à l’aplomb d’un élevage d’huskies. Ils hurlent en m’apercevant, mais leurs aboiements n’ont rien d’agressif ; j’ai plutôt l’impression qu’ils manifestent une envie de venir avec moi. Ils aboient par émulation, chacun se disant « si les autres aboient je fais pareil ».

Je prends à droite pour descendre jusqu’au bord de la Lucelle. Arrivé à un petit pont en pierre qui enjambe la rivière, je décide de déchausser mes raquettes car la neige n’est plus très épaisse à cet endroit.


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Je longe la Lucelle.

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Tout au long de son lit, des blocs de neige s’accrochent aux souches, aux troncs et aux branches.


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Un peu plus loin, un petit sentier monte jusqu’au pied des falaises. 

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Je passe devant des grottes qui ont été creusées dans les falaises.

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Je redescends par un sentier en balcon qui me mène jusqu’au lac de Lucelle.


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Je décide de longer le lac par la rive opposée à celle de ce matin. J’emprunte donc la passerelle en bois de 180 mètres de long, qui traverse une roseraie et évite de longer la route.

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Des panneaux didactiques enseignent la flore et la faune du site.


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Il est 14 h 20 lorsque le regagne le parking de la Maison St Bernard de Lucelle.

Après avoir déposé mon sac à dos et retiré mon anorak, je tape mes pieds pour enlever la neige collée à mes chaussures, je secoue le bas de mon pantalon et cogne les raquettes l’une contre l’autre. Puis, je m’installe confortablement dans ma voiture et je prends la route du retour.

Revenu chez moi, le ventre repu, je regarde les flammes danser dans l’âtre, lécher les bûches, et je repense à ces merveilleux moments passés dans l’ouate du plateau jurassien.

 

Par Les allumés du godillot - Publié dans : Marche et découvertes - Communauté : Marcheurs écrivains
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