En ce dernier mercredi du mois d’octobre, nous sommes partis pour une
belle randonnée automnale depuis Steinbach (425 m) jusqu’au sommet du Molkenrain (1125 m) dans les Vosges septentrionales. C’est une région que je connais très bien car je m’y suis souvent
entrainé lorsque je pratiquais la course à pied. La vallée de Steinbach est sauvage et bien préservée. C’est pourquoi j’ai voulu la faire découvrir à mon cousin Jean-Pierre.
Lorsque
nous quittons Balschwiller, le thermomètre affiche 3°. La campagne est enveloppée d’un léger voile de brume qui s’estompe au fur et à mesure que nous approchons des Vosges.
Lorsque nous pénétrons dans la vallée de Steinbach, l’imposant massif du Molkenrain se dresse devant nous, paré comme une vieille coquette, orné de feuillages pourpres ou mordorés, déployant ses rondeurs de l’Amselkopf au Herrenflüh. La nature semble gorgée de soleil. La journée s’annonce belle.
Nous garons notre voiture sur le parking de la clairière du Silberthal située au-dessus du village de Steinbach. C’est une clairière ludique où sont organisées de nombreuses manifestations à la belle saison.
Il est 9 heures lorsque nous nous mettons en marche. C’est parti pour un nouvel exercice de ressourcement.
Nous gravissons l'étroit sentier qui part à gauche du vallon. Il nous mène en
quelques lacets à la petite Chapelle Ste Thérèse. C’est une chapelle discrète en rondins de sapins et de bouleaux avec du bel ouvrage de ferblanterie. Elle a été construite au lendemain de
la Deuxième Guerre Mondiale par des jeunes gens du village rescapés du conflit, pour perpétuer le souvenir des camarades qui n'ont pas eu la chance de rentrer dans leur foyer. L’intérieur
abrite un autel avec une statue de Ste Thérèse. Il m'a été dit que jadis on avait une belle vue sur le village depuis cet endroit. Aujourd'hui les arbres ont grandi et entourent le petit
sanctuaire.
Notre chemin continue à grimper sur la droite de la petite chapelle, pour rejoindre un peu plus haut un large chemin forestier que nous suivons en remontant sur notre gauche. Il nous conduit au col de l’Amselkopf (alt. 557m).
Il y avait jadis plusieurs mines sur les pentes de cette montagne. L’une d’entre elles approvisionnait les fonderies de Giromagny jusqu’en 1716. Puis la fin de leur exploitation a été décrétée.
Les Allemands ont tenté une nouvelle exploitation à la fin du XIXème siècle. Elle a été arrêtée définitivement en 1902.
Nous prenons à droite et longeons le flanc est du Herrenstubenkopf (alt. 776 m).
Nous aboutissons à un chemin forestier que nous traversons pour monter par un sentier en
lacets qui, après avoir bifurqué à gauche, nous conduit à un sentier en balcon qui remonte l’étroit vallon. C’est un sentier panoramique depuis lequel nous pouvons entrevoir la suite de notre parcours jusqu’au
sommet du Molkenrain. Nous avons notamment une belle vue sur son flanc sud que nous gravirons tout à l’heure.
C’est l’occasion pour moi de citer à mon compagnon un ardent défenseur de la marche :
« Les idées noires viennent par les oreilles et s'en vont par les pieds » (Henri-Frédéric
Blanc)
Un vététiste nous dépasse. Il a l’air d’être bien entrainé car il gravit la pente sans
difficulté. Nous échangeons un salut amical. Un peu plus haut nous quittons notre chemin
pour en rejoindre un autre, plus étroit et plus raide, qui longe le versant ouest du Herrenstubenkopf. A travers les arbres, une belle échappée sur la vallée de Thann s’offre à nous.
De là nous aboutissons rapidement au Pastetenplatz (alt. 790 m) qui est un carrefour de plusieurs chemins.
Deux petits bancs invitent à la pause. Nous n’y poserons pas nos séants car ils sont à l’ombre et mouillés. Nous préférons poursuivre notre chemin. Nous continuons tout droit en suivant le chemin qui monte.

Un peu plus loin il tourne sur la droite longeant le Baecherkopf. Au bout de
deux kilomètres, nous prenons à gauche le chemin très raide qui monte au Camp Turenne.
Arrivés au Baecherkopf, nous trouvons un petit chalet en bois aménagé par l’ONF (alt. 858 m). Des jeunes de Wattwiller y ont passé la nuit. Au vu des nombreuses bouteilles d’alcools vides on peut
aisément imaginer que la nuit a été agitée. Espérons qu’ils laisseront les lieux en parfait état de propreté après leur départ !
Nous reprenons notre progression sur un chemin à altitude à peu près constante qui nous
conduit au Camp Turenne ou Thomannsplatz (alt. 909 m).
Le Camp Turenne ou Thomannsplatz fut une étape importante pour les troupes françaises en route vers le Vieil Armand (Hartmannswillerkopf) durant la guerre de 1914/1918. Il abritait un hôpital de
campagne ainsi qu’un petit cimetière. Une stèle a été érigée à la mémoire des soldats morts en ce lieu.

Nous sommes une fois encore à la croisée des
chemins. Une table et des bancs semblent là encore attendre les
randonneurs. Non loin de là se trouve
le Rocher d’Ostein. C’est un bel observatoire d’où l’on a une vue plongeante sur la ferme auberge d’Ostein et sur les sommets environnants. Malheureusement, des travaux forestiers nous en
interdisent l’accès. Ce sera pour une autre fois.
Nous continuons sur la droite, en empruntant le sentier qui monte au Molkenrain. C’est un sentier de montagne tel que nous les aimons, étroit, parsemé de rochers, et pentu.
Jean-Pierre m’emboite le pas.
Nous parvenons à un beau point de vue coiffé d’un cairn. C’est le moment de s’arrêter un peu pour admirer le vaste panorama qui s’offre à nos yeux
ébahis : la plaine du Rhin, le Sundgau, la Porte de Bourgogne, les monts du Jura bâlois, alsacien, bernois et neuchâtelois derrière lesquels se dressent les dentelles de l’immense et
merveilleuse chaîne des Alpes, du Säntis au Mont Blanc, sur 250 km de long. Nous sortons les jumelles. On a l’impression de pouvoir toucher toutes cette multitude de formes blanches, mystérieuses
et majestueuses, rangées sur le fond de la scène. Ils sont tous là , comme une armée en marche. Je désigne à mon ami le Finsteraarhorn qui pointe son index vers le ciel, comme un doigt qui vous
fait la leçon. Sur sa droite, l’Eiger, le Mönch et la Jungfrau. Le spectacle est magique, presque irréel. Il nous est difficile de détacher nos yeux de cette féérie. On resterait là pendant
des heures, plongé dans un grand recueillement.

Sur la droite, nous apercevons l’autre versant de la vallée de Steinbach où nous étions un peu plus tôt. Nous pouvons ainsi mesurer le chemin parcouru. C’est comme les aiguilles d’une
montre : ce n’est qu’au bout de quelques temps qu’on s’aperçoit du chemin qu’elles ont fait.
Il nous faut repartir, monter plus haut. Nous débouchons sur un chemin forestier que nous traversons pour poursuivre notre ascension.
Nous passons à côté d’un petit banc depuis lequel on avait, il y a quelques années encore,
une belle vue sur Cernay et ses environs. Aujourd’hui les arbres ont grandi et la vue est bouchée. Bientôt nous arrivons sur les chaumes (alt.1084m). Nous passons à côté du refuge des Amis de la
Nature. Il a fait récemment l'objet de travaux d'agrandissement et d'isolation. C'est du beau travail.
Nous rejoignons le sentier qui suit la crête pour aboutir au sommet du Molkenrain (alt.1125m). Un panorama à 360° nous y attend. Nous goûtons et nous nous délectons d’un sentiment de liberté. Au
nord, le Grand Ballon ( alt. 1424 m), point culminant des Vosges.
A l'arrière plan, le Petit Ballon dresse son crâne
dégarni par dessus l'épaule de son grand frère.
Vers le nord, la vue s'étend au-delà des vallées de Guebwiller et de Munster jusqu'au massif du Taenchel.
Sur notre droite, en contrebas, nous apercevons le village de Jungholtz qui garde l'accès à la vallée de Rimbachzell séparée de celle de Guebwiller par le Grossberg. Un gros point blanc sur
le flanc de la colline attire notre attention : c'est la maison de repos Ste Anne. Derrière, on distingue la ville de Soultz à l'entrée de la vallée de Guebwiller.

« Marcher jusqu'au sommet de la montagne, c'est découvrir la lumière, c'est aussi faire l'expérience de l'humilité quand, d'en haut, nous apercevons le paysage infiniment petit,
tout en bas. » (Pierre-Yves Brissiaud, Marche et méditation).
Nous nous installons un peu en contrebas du sommet pour nous restaurer. Nous ne pouvions
rêver de plus belle salle à manger.
A nos pieds, le Hartmannswillerkopf rebaptisé Vieil Armand par les poilus durant la
Première Guerre Mondiale. Nous nous souvenons que ce promontoire qui s’avance vers la plaine d’Alsace a été le théâtre d’affrontements particulièrement meurtriers entre français et allemands. En
le voyant ainsi on comprend aisément sa position stratégique et l’enjeu qu’il représentait pour les belligérants.Après avoir repris des forces, nous nous remettons en marche en direction du nord. Nous suivons la
ligne de crête jusqu'à un petit col.
Là nous bifurquons à gauche pour descendre en direction du Freundstein.
La pente est raide. Nous nous retrouvons dans une combe à 1 021m
d’altitude.
Tel un vaisseau au mileu de l'océan, un arbre solitaire se dresse au milieu des
chaumes.
Il y a dans le paysage qui nous entoure, une poésie qui se voit et qui se sent.

Nous arrivons à la Ferme Auberge du Freundstein (alt. 903 m).
De l’autre côté de la plaine du Rhin, la couleur sombre de la Forêt Noire. Nous nous
remémorons notre randonnée sur le Westweg du Feldberg au Blauen en passant par le Belchen.

Jean-Pierre propose que nous nous y arrêtions pour boire une bonne bière. Ce n’est pas de refus, d’autant plus que la terrasse est bien ensoleillée. Nous y serons bien. Nous voilà donc bien
installés devant une bière pression dont nous nous délectons (il faut dire qu’elle est très bonne). Je décide de l’accompagner d’un morceau de fougasse qui me reste. J’en propose un morceau Ã
Jean Pierre, mais il n’a plus faim. Tant pis, je vais me la faire tout seul…enfin presque, puisqu'un hardi bouvier bernois s’invite à notre table.
Nous sympathisons très vite au point de devenir deux bons copains (un peu encombrant le copain à quatre pattes, vous ne trouvez
pas ?). Désolé, mais il faut qu’on se quitte mon vieux. A la prochaine ! Je t’enverrai des nouvelles via mon blog.
Nous mettons le cap sur le Camp Turenne où nous étions tout à l’heure en longeant le versant ouest du Molkenrain.

Nous marchons dans une belle forêt. Les arbres rendent à la terre les feuilles que l’été leur a prêtées.

Sur la fin le sentier devient rocailleux. A certain endroits, il est équipé d'un garde corps en bois. Il faut faire attention on l’on pose le pied (n’est-ce-pas Jean-Pierre !).
Nous nous retrouvons au Camp Turenne où nous prenons un petit sentier escarpé
qui descend en zigzag dans le vallon. Ce sentier s’appelle le « Jägerpfad » (le sentier des chasseurs). Nous perdons rapidement de
l’altitude. Jean-Pierre n'en revient pas quand je lui dit que je suis souvent monté par là en courant avec ma chienne Patty.
Nous atteignons un chemin forestier. Au loin résonne le chant des tronçonneuses (cela ressemble plus à une plainte qu’à un chant). La forêt déploie ses splendeurs. Le tapis de feuilles mortes sur lequel nous marchons, nous rappelle que les
splendeurs de l’automne sont éphémères. L’hiver est proche.
« L'automne est le printemps de l'hiver » (Henri de Toulouse - Lautrec)

A la vue de toute cette palette de couleurs, on a l’impression de voir un tableau. C’est un festival de couleurs qui s’additionnent les unes aux autres.
« Le premier mérite d'un tableau est d'être une une fête pour l'oeil » (Eugène
Delacroix)

Un peu plus loin nous prenons un petit sentier qui descend en lacets aux cascades de l’Erzenbach. Après être descendu par une échelle métallique, nous traversons un petit pont
qui enjambe le ravin dans lequel ne coule malheureusement qu’un modeste filet d’eau. Cela nous interpelle. Il est vrai qu’il n’a pas plus depuis longtemps.
Puis nous gravissons le sentier pentu qui remonte en face. Nous le suivons pour déboucher sur le chemin forestier qui vient du Camp Turenne. Nous croisons trois vététistes à la tenue bigarrée qui grimpent non sans peine vers le Camp Turenne. En guise d’encouragement, nous poussons un peu le dernier (allez hop). En contrepartie il nous gratifie d’un large sourire.
Un tracteur tirant une remorque pleine de bois arrive. La descente est délicate et demande beaucoup de prudence et de dextérité de la part du conducteur. Nous quittons donc le chemin forestier et
lui préférons un petit sentier plus paisible situé en contrebas et qui passe près d’une ancienne mine et d’une ancienne digue. Nous retrouvons le chemin forestier un peu plus loin et le suivons
jusqu’à la clairière du Silberthal.
Il est 15h 20 lorsque nous retrouvons notre voiture.
Aujourd’hui encore, tout au long de notre randonnée, nous avons parlé de tout et de rien, du quotidien, de ce qui pour nous est essentiel. Mais surtout, nous avons partagé les moments
d’émerveillement que la nature nous a procurés. C’est une question de regard. Le paysage est acteur, producteur d’émotions pour celui qui est au diapason de la nature qui l’entoure.
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